Lyon, milieu du XIIIe siècle.

Avec sa suite, le pape exilé avait élu domicile dans le cloître Saint-Just où, en ce matin froid de mars, il s’apprêtait à donner audience. Nicolas de Curbio, son chapelain et homme de confiance arriva précipitamment dans le chauffoir et demanda un entretien qui lui fut accordé sur le champ.

 

Il y a plus d’un mois, un voyageur nommé Henri le normand était arrivé à Lyon. Il avait demandé à voir le souverain pontife pour une affaire grave. L’administration pontificale formait un barrage efficace contre ce genre de requête. Habituellement les cohortes d’illuminés renonçaient après quelques jours, mais l’homme avait renouvelé quotidiennement sa demande pendant près d’un mois. Certains clercs de la cour avaient fini par le prendre en amitié jusqu’à récompenser son obstination en lui ménageant une brève entrevue avec le chapelain. Elle avait eu lieu dans la nuit. Henri lui avait présenté sur un morceau de parchemin une copie fidèle des glyphes de la tablette. Il lui expliqua les circonstances de sa découverte et donna suffisamment de détails sur Jérusalem pour que Nicolas le prît au sérieux. Un chanoine de Saint-Just versé dans les langues anciennes fut réveillé dans l’urgence. Il traduisit les glyphes de la tablette et, horrifié par sa lecture, il confirma les dires d’Henri. Pour l’original, Henri le normand exigea le versement de deux cent livres tournois et, pire, menaça de divulguer cette découverte aux agents de l’empereur.

 

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Un pape recevant mille et une requêtes...

 

Avec la chute annoncée de Jérusalem et l’avènement de la puissance impériale de Frédéric II, l’Église vivait une période de troubles et ne pouvait s’embarrasser de scrupules. Le pape et son chapelain décidèrent d’employer les grands moyens. Le lendemain, deux corps étaient charriés par le Rhône, mais personne ne les vit. Le premier était celui d’un obscur chapelain de Saint-Just pour lequel on pria beaucoup. Le second était un cadavre en partie démembré et brûlé. C’était celui d’Henri le normand, assez naïf pour avoir cru en son pouvoir de faire chanter le pape lui-même. Sous les mains de bourreaux experts, il avait avoué où se trouvaient le contenu original du coffret. 

 

Le pape et son chapelain étaient trop prudents pour se résoudre à faire disparaître les reliques. Un jour, peut-être, elles pourraient servir. Il fut décidé de les cacher dans l’un des endroits les plus reculés de la chrétienté, mais sous contrôle pontifical. Dans les Alpes, au diocèse de Genève, un monastère cistercien bâti dans les montagnes et singulièrement situé à l’écart des voies de communication et des grandes villes offrait toutes les garanties de discrétion pour accueillir le terrible fardeau dont l’Eglise devait désormais se charger. L’affaire fut entendue. L’abbaye Sainte-Marie d’Aulps le recevrait. Escorté de quatre hommes d’armes choisis dans l’élite de la garde pontificale, Nicolas de Curbio en personne voyagea pendant quatre jours jusqu’à Genève. Pas un instant, il ne se sépara de la sacoche contenant un coffret au précieux chargement.

 

 

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Lépreux agitant une crécelle.

 

Les trois jours qui suivirent furent pour lui un avant-goût de l’Enfer. De Thonon, il pénétra de suite une forêt profonde et longea un cours d’eau impétueux grossi par la fonte des neiges d’un printemps précoce. Les bêtes étaient effrayées par une sente à peine marquée et surtout l’odeur de bêtes sauvages. Leur guide, un chanoine de l’évêque de Genève, était lui-même peu rassuré. Au deuxième jour vinrent les gorges profondes appelées Jotty. La pente, si insoutenable qu’ils durent souvent mettre pied à terre, s’aplanit après plusieurs heures pour laisser apparaître une maladière après les derniers lacets. Trois ou quatre lépreux, plus spectres qu’humains vinrent demander l’aumône à l’équipage inattendu. Sans descendre de cheval, Nicolas lança au passage une pièce d’argent au vicaire qui s’occupait des malheureux. À la fin de la matinée du troisième jour, le chapelain du pape franchit le col de l’Haut-Thex et arriva en vue de l’abbaye d’Aulps. Le monastère déployait ses dépendances en contrebas, là où la vallée s’élargissait et s’aplanissait pour se refermer à nouveau à peine quelques lieues plus loin. Les bâtiments singulièrement imposants étaient sertis dans un écrin de hautes montagnes enneigées. L’enceinte paraissait même fortifiée. Une double forteresse... Nicolas ne put s’empêcher de penser que le choix d’Aulps avait été judicieux. Il envoya un homme de sa garde annoncer sa venue.


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L’abbé d’Aulps Pierre de Pont en personne les attendait dans la porterie. Il était profondément troublé par l’arrivée impromptue d’un si haut personnage. Les quatre gardes furent sommés de rester à l’écart et de n’adresser la parole à quiconque. L’entrevue dura peu de temps et resta discrète. Le chapelain remit le coffret à l’abbé et lui révéla ce qu’il contenait. Il lui fit jurer, sur les saintes écritures, de le cacher et de garder le secret sur son existence jusqu’à nouvel ordre. Deux clés étaient nécessaires pour ouvrir une serrure complexe. Le chapelain en remit une à l’abbé avec ordre de ne jamais la quitter et la transmettre, lorsqu’il sentirait ses forces le quitter, à son prieur, qui lui-même la remettrait au nouvel abbé élu et ainsi de suite, jusqu’à nouvel ordre. L’autre serait conservée sur le même principe par le pape et ses successeurs. Des scellés de cire aux armes du pape furent apposés sur le couvercle. Ils devaient rester intacts et de cela, les abbés d’Aulps en seraient comptables. Sur ces pressantes injonctions, Nicolas de Curbio quitta Aulps pour ne plus jamais y revenir. Entre sexte et nones, sa visite avait à peine été remarquée par la communauté.     

 
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