Jérusalem, 20 juillet 70 ap. JC.
Malgré son grand âge, Nétanièl fils d’Aaron se hâtait dans les rues de Jérusalem. La ville était assiégée depuis plusieurs mois par quatre légions romaines fortes de près de 25000 hommes. Pour mater la révolte des zélotes juifs, l’empereur Vespasien avait en effet employé les grands moyens, allant même jusqu’à confier le commandement de cette gigantesque armée à son fils Titus. Les assiégés étaient eux-mêmes divisés en trois factions rivales et incapables d’élaborer une stratégie. Eléazar ben Simon tenait le Temple, Simon bar Giora occupait la ville haute et une partie de la ville basse, tandis que Jean de Gischala s’accrochait au Mont du Temple. Devant un tel déséquilibre, l’issue des combats ne faisait pas de doute. Aujourd’hui, les ingénieurs romains avaient réussi à miner une partie du mur nord, et avaient ouvert une brèche dans le premier rempart. Les défenseurs avaient bien eu le temps de monter à la hâte une barricade de fortune, mais la chute de la ville était inéluctable. C’était une question de jours, peut-être même d’heures.
(F. Hayez. La destruction du temple de Jérusalem, 1867)
En prévision de l’assaut final, Nétanièl devait prendre ses dispositions. Vieil artisan non combattant, il avait peut-être une chance de s’en sortir et serait déporté. Ses biens seraient confisqués. Sa maison, située dans la ville haute, si elle n’était pas brulée, serait cédée à un vétéran ou à un protégé des romains. En franchissant le seuil de son foyer, il se dirigea vers son coffre de cèdre. Il l’ouvrit et considéra quelques bandes d’étoffe, une lampe à huile, un siddoun, petit livre de prières. Il saisit le contenu d’un compartiment fermant avec une clé dont il ne se séparait jamais. La chute imminente de Jérusalem lui imposait maintenant de mettre un précieux trésor à l’abri. S’il survivait, il devait pouvoir recommencer une nouvelle vie, fut-ce sous l’autorité romaine plutôt que zélote. Avant de quitter sa maison, il prit le siddoun. En mémoire de ses fils, tous morts pour la défense de Jérusalem, il récita le Qaddich, la prière des Morts.
Il déposa deux objets dans un pot de terre dont il imperméabilisa soigneusement le bouchon par de la poix. Il s’engagea ensuite discrètement dans la rue, armé d’un petit pic. La nuit était tombée et le silence régnait sur la ville. L’incendie qui dévorait la forteresse Antonia au nord de la ville éclairait de façon sinistre les corps qui jonchaient la rue. Il se dirigea vers la ville basse et emprunta une petite rue en pente menant vers l’aqueduc construit un ancien préfet de Judée nommé Ponce Pilate. Il était à sec depuis le début du siège. Les romains avaient détourné l’eau afin d’assoiffer les défenseurs. Nétanièl avait pour idée de cacher la bourse dans cet ouvrage. C’était judicieux car s’il y avait une construction que les légionnaires devaient conserver après leur victoire, c’était bien celle-ci. Vérifiant qu’il n’était pas suivi, il grimpa tant bien que mal sur les arches de l’aqueduc ici haut comme trois hommes. Sur ce tronçon, l’eau coulait autrefois à ciel ouvert puis s’engouffrait dans un tunnel. C’est précisément à l’aplomb de l’entrée dans le tunnel qu'après une heure de travail au pic, Nétanièl descella une petite dalle dans le couloir asséché. Il ôta suffisamment du remplissage pour y mettre la jarre, la caler avec du sable et remettre précisément la dalle dessus. Avec son pic, il grava maladroitement la première lettre de son nom en caractère araméen.
(Aqueduc romain à Jérusalem)
Le 25 septembre 70, Titus lança l’assaut final de ses légions sur Jérusalem. Nétanièl, fils d’Aaron, mourut dans les combats de ce jour-là, transpercé par le pilum d’un légionnaire. Il n'eut jamais l'occasion de retrouver son trésor...

(Rome. Détail de l'arc de triomphe de Titus célébrant le sac de Jérusalem)